pédagogie ou technique d'enseignement

Un texte de Sylvain Grandserre
Maître d’école

Le monde de l’éducation est constitué de plaques tectoniques dont, à tort, certains habitants oublieraient presque l’existence s’il n’y avait de temps à autre de spectacu­laires manifestations de leur activité. On se demande parfois à quoi tiennent les lignes de fracture entre ces continents conceptuels et praticiens. Une réponse parmi d’autres nous a été donnée il y a peu lors d’un journal télévisé. Le reportage diffusé tentait de comparer deux concep­tions opposées du travail scolaire : l’une basée sur le tâtonnement, l’activité des élèves et l’exploitation de leurs erreurs, l’autre conçue à partir de l’écoute du maître, de la répétition et de la mémorisation d’éléments à restituer.

Mais au détour d’une phrase, bien anodine en apparence, on a pu mesurer le gouffre qui sépare ces deux visions de l’apprentissage. En effet, l’enseignant du continent aride, celui où l’on promet l’oasis de la connais­sance à ceux – suffisamment assoiffés de savoir – qui traverseront ce désert scolaire, a expliqué qu’il n’était ni “facho” ni “réactionnaire”, “seulement tech­nique”. Or, justement, dans un travail avec des petits humains, n’est-ce pas cette approche “seulement technique” qui lui fait recueillir de si radicaux qualificatifs ? Car la technique est cette espèce de science sans conscience, toujours au service de la finalité à laquelle elle se soumet, à l’instar du marteau qui s’emploie aussi bien pour ériger une construction que pour fendre le crâne d’un adversaire. Après tout, trancher le cou d’un poulet, c’est technique, tout comme réussir l’injection létale d’un condamné à mort ou réaliser le cambriolage d’une banque.

Quand on est éducateur, croire que l’on peut s’exonérer de toute critique parce que l’on a rempli froidement sa mission clinique et agi en technicien appliqué est une faute. Il est vrai que chez ces gens-là, « on n’éduque pas Monsieur, on instruit, le reste ne nous regarde pas ». Cette défense ne tient plus et un Papon le sait bien, lui dont les passagers des trains arrivaient scrupuleusement à l’heure. Bien entendu, il ne s’agit nullement de prêter pareilles intentions mortifères aux enseignants suivant cette voie sans issue, mais juste de rappeler qu’en se réfugiant ainsi dans l’autosatisfaction techni­ciste, on se rend compatibles avec tout, fonctionnaires fonctionnant unis peut-être pour le meilleur, certainement pour le pire.

Certains l’avaient depuis longtemps compris, notamment le pédagogue Célestin Freinet qui préférait que l’on parle de “pédagogie” plutôt que de “techniques” Freinet. Il savait que cette inscription dans une vision éducative globale garantissait un usage des procédures employées plus respectueux de ceux auxquels elles s’adressent. Car il ne s’agit pas d’opposer ce qui se complète nécessairement : instruction et éducation, technique et projet, expression et écoute, émergences et apports individuels et collectif, découverte et réification des connaissances, élèves et savoirs. Une fois encore, nous n’avons pas à choisir entre ces éléments mais à agencer leur complémenta­rité, à assurer leurs interactions, à gérer leur emboîtement, à trouver les plus justes équilibres pour avancer. D’un point de vue pédagogique, ne s’en remettre qu’à la seule technique, c’est vouloir grimper une montagne à cloche-pied ou en n’utilisant qu’une seule pédale de son vélo. Pareil exploit reste réservé à une élite qui aura trouvé en dehors de l’école les forces et motivations nécessaires pour supporter cette épreuve. Pour les autres, il y aura la même illusion que celle ressentie en apprenant à nager sur un tabouret : “ça marche”... tant que ce n’est pas pour de vrai ! Voilà comment si souvent d’une excitante conquête on passe à la marche forcée. Voilà aussi comment peu à peu on fait de l’éducation une marchandise car c’est d’une école sans valeurs ni principes qu’ont besoin ceux qui rêvent d’investir cet immense marché potentiel. Imagine-t-on l’entraide, la coopération, l’esprit critique ou le tâtonnement expérimental côtés en Bourse ? Par contre, s’en remettre à la technique, cela limite le champ des compétences de l’enseignant à appliquer la bonne méthode, unique, rigide, imposée et... commercialisable !

Pour finir, la parole revient à Haim Ginott, au travers du texte qu’il distribuait à chacun des enseignants de l’établissement qu’il dirigeait : « Cher professeur, je suis un survivant des camps de concentration. Mes yeux ont vu ce qu’aucun homme ne devrait voir : des chambres à gaz construites par des ingénieurs instruits, des enfants empoisonnés par des médecins éduqués, des nourrisson tués par des infirmières qualifiées et entraînées, des femmes et des bébés exécutés et brûlés par des diplômés de collèges et d’universités. Je me méfie donc de l’enseignement. Ma requête est la suivante : aidez nos élèves à devenir des êtres humains. Vos efforts ne doivent jamais produire des monstres éduqués, des psychopathes qualifiés, des Eichmann instruits. La lecture, l’écriture, l’arithmétique ne sont importantes que si elles servent à rendre nos enfants plus humains ». Alors, à nous, avec nos actes et nos mots, de défendre cet apprentissage humain, “simplement humain”.

Sylvain Grandserre
Janvier 2007
Texte publié également sur le forum du site de Philipe Meirieu

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Commentaires (7)

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